1 mai 2010

Un numide en Amérique du Nord - 53 -


La culture au Québec -5-
De la politique et de l’industrie qui prime sur l’autre ?
Le Numide, parlant des immigrants, comment à ton avis vivent-ils cette exclusion dés lors qu’ils n’ont pas de place au sein du gotha Québécois des arts et de la culture ?
Sincèrement je ne le sais que par oui dire. Pour ce qui concerne les compatriotes, l’appréciation générale qui découle des discussions que j’ai avec quelques amis de ma génération il y a quelques exceptions qui commencent à émerger dans le milieu des arts par exemple dans celui de la peinture. Des jeunes et des moins jeunes, femmes et hommes font un travail exceptionnel. Mais dans ce domaine rien ne vaut les vernissages. Ça coute cher de se faire connaître d’abord par les gens du milieu et ensuite par le public. Depuis plus de dix ans je n’ai entendu parler et assisté qu’à une seule exposition regroupant plusieurs artistes peintres.
Comment s’explique ou comment expliquer cet état de fait, la situation est-elle la même pour les autres domaines des arts et de la culture ?
J’émets l’hypothèse suivante avec deux variantes. La 1ère est que nos artistes, écrivains, poètes, acteurs, musiciens, etc. n’ont pas encore appris à fonctionner en réseau et avoir un agent – ou plusieurs - qui les représente et qui les présente. Soit ils ne savent pas le faire, soit ils ont des craintes de se faire accompagner par des professionnels de ce métier.
La 2nd réside dans le fait que les québécois nous initient à quelque chose que je trouve fort utile dans la vie de tous les jours, c’est savoir faire le deuil du passé et voir les aspects positifs des moments difficiles par lesquels l’individu passe. Or un grand nombre de nos compatriotes n’ont pas encore appris à le faire même après plusieurs années de présence au Québec et au Canada.
C’est ainsi que les ghettos se constituent. Le pire c’est que ce n’est pas seulement une question de territoire social dans lequel se cloître les immigrants. C’est aussi une affaire de mentalité. Sa ghettoïsation, celle de la mentalité, est la forme la plus pernicieuse, la plus dommageable, la plus nuisible au plan socioculturelle. Elle est le début de la vraie auto exclusion.
Mais à ton avis d’où cela provient-il, ce n’est certainement pas génétique ?
J’ai envie de te répondre par l’affirmative au vu de ce qui se passe au sein de la communauté algérienne, dans la majorité des pays qu’elle a investi, c’est pratiquement le même schéma social qui est reproduit. Cela se fait sur les mêmes principes et les mêmes règles. Mais au départ il y a des segments de cheminement qui conduisent à cet état de fait. J’ai observé que nos compatriotes vivent leur exil comme un choc à la fois identitaire et culturel. Alors ils reproduisent des effets de prismes qui ne sont pas ceux de l’ouverture.
Peux-tu préciser ta pensée ? Oui ! Au départ il y a une sorte d’enthousiasme qui envahit l’esprit. Ensuite c’est un segment de désenchantement et d’anxiété qui le suit avant d’aboutir à une période d’ajustement. En bref, avant de  quitter le pays l’exaltation est à son comble parce que la découverte du nouveau monde est un objectif crucial. J’ai vu des nouveaux arrivants rejeter leur propre culture et l’exprimer haut et fort. Ce qu’il y a d’extraordinaire c’est cette fascinante impression qui se dégage de tout un chacun lorsqu’il montre des signes d’apprentissage tel que le sens de l’observation des différences. Je suis toujours impressionné par le sens de l’écoute et du repérage des différences. 
Pour ce qui est du désenchantement, il y a ceux qui le vivent dés les premières semaines et ceux qui s’en rendent compte après plusieurs mois. On découvre et on considère qu’on n’a plus rien à apprendre. On rentre dans un espace de souvenirs. On se met à penser à ceux qu’on a laissé au pays et les efforts que l’on croit faire n’aboutissent pas comme on le souhaitait.
Tu as parlé de désenchantement, qu’en est-il ? Là aussi il y a des vérités qu’il ne faut pas occulter. Nous savons que tout choc altère la qualité non seulement de la réflexion mais aussi celle du jugement et par conséquent celle des décisions. On commence à douter de ses capacités à bien faire et pour se rassurer le meilleur moyen est de se rapprocher des siens, la communauté d'origine. En fait on ne la quitte jamais. Dés le moment où le contact du retour est établi on commence à dénigrer la culture d’accueil. On croit à un ressourcement mais dans les faits ça n’en est pas. Certains deviennent même insultants et ça provoque des heurts, des conflits et des disputes avec les gens du pays. Cela a des répercussions au sein de la famille et bien sur du couple en raison des interférences exogènes - ‘’les conseils des amis’’ -…
Le Numide, tu as énoncé une étape ultime, de quoi s’agit-il d’un point de vue globale ? Tu veux dire celle de l’ajustement... en fait, l’Algérien est convaincu ‘’qu’il a crée le fil à couper le beurre’’ en pensant être le seul à dérouler de nouvelles stratégies pour se reprendre et se motiver.
A mon sens, ce qui est positif dans tout ça c’est qu’il apprend à connaître le quartier où il réside et il est convaincu qu’il connait toute la ville de Montréal. Par extension il croit connaitre tout le Québec et tout le Canada et si je vais plus loin il est convaincu qu’il connait les gens et la culture de la province et du pays qui l’ont accueilli. En fait et pour confirmer un adage bien de chez nous ‘’il est comme une souris entre les pattes d’un chat’’, qui s'amuse de l'autre ?
Qu’y t’il de positif là dedans ?  C’est qu’il prend de nouvelles habitudes et il commence par apprécier ce qu’il découvre tous les jours tant au plan de son propre confort que de ce celui de sa cellule familiale. Il compare avec ce qu’il a laissé derrière lui, mais, parce qu’il y a un mais, il se rend vite compte de la différence abyssale de ce qu’il a et de ce qu’il voudrait avoir, de ce qu’il est et de ce qu’il voudrait être. Mais sans un ajustement, une mise à niveau, un reformatage, un changement de paradigmes pour ‘’s’émanciper’’, il sait qu’il ne peut pas réussir. C’est ce qui explique les comportements que l’on trouve bizarres chez bien des groupes communautaires. D’où la difficulté d’accepter les différences et lorsque la religion s’y mêle, bonjour les dégâts.
A suivre…  
Ferid Chikhi

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