28 mai 2011

Un Numide en Amérique du Nord -109-

L’Ijtihad, l’accueil et l’hospitalité -2-
Malgré nos différences prônons un vivre ensemble intelligent 
Dans ce nouvel environnement où le vivre ensemble présuppose le respect de normes sociales différentes je me suis rendu compte que j’avais en face de moi un cadre de référence que je ne connaissais pas. Il a fallu construire un nouvel espace de vie après un bon examen des milieux social, culturel et professionnel qui s’offraient à moi. Aller vers l’autre et partager avec lui. Mais l’autre, mon voisin, le plus proche a gardé sa porte close. Pourtant une des recommandations du Prophète de l’Islam à ses disciples est de ‘’se rapprocher le plus possible de son voisin’’.  Les effets ont été à la limite du désastre. Il a fallu revoir ma conception - de la progression vers l’autre - du québécois de souche, pure laine qui me percevait comme un intrus dans son espace, du moins c’est ce que je ressentais.  
Pour y remédier j’ai plongé dans ma foi. La prière, l'effort de réflexion et le ressourcement ont pavé la voie que j’ai privilégiée. C’est ainsi que j’ai commencé par redéfinir et ajuster certains paramètres de mon cadre de référence pour comprendre celui des autres. J’ai aussi réappris à découvrir et à apprivoiser mon nouvel environnement et en faire un espace ouvert de concertation et de consultation - ‘’El mouchaoura’’ en arabe.
Ce nouvel environnement, il fallait m’y accoutumer, trouver des traits d’union, des ponts, des points de jonction et de convergences. Le défi était de taille. Bien entendu rechercher des similitudes et des affinités avec la société d’accueil, me familiariser avec le concept de l’espace nord américain tout à fait différent de celui d’où je viens, m’incitaient à mieux envisager ce que je pouvais créer comme passerelles pour me rapprocher de mon vis-à-vis québécois. Par exemple, j’ai du réapprendre à concevoir autrement la dimension temps et ressentir différemment les saisons qui, sans aucun doute, influent sur les mentalités et les tempéraments ainsi que sur les pratiques sociales et culturelles.
C’est grâce à mon ''Ijtihad'' - mon effort de réflexion - que j’ai validé qu’aussi bien mon attitude que mon comportement ne devaient en aucune manière être perçus comme une provocation aux habitudes et aux coutumes de l’accueillant mais plutôt comme une contribution et un plus pour la société qui m’a ouvert ses bras.  Au lieu de persévérer dans mes paradigmes et m’auto-exclure j’ai choisi de faire une pause pour les modifier, les transformer et à l’extrême les remplacer. Aujourd’hui, mon effort de réflexion me rapproche de plus en plus des gens du pays.
Ferid Chikhi
Contribution particulière
Revue ‘’L’Envoi’’ du Diocèse
De St Hyacinthe – Montérégie – Québec - Canada
12 mai 2011

Un Numide en Amérique du Nord - 108-

L’Ijtihad, l’accueil et l’hospitalité -1-
Malgré nos différences prônons un vivre ensemble intelligent 
Le propos qui suit se veut l’expression d’un aspect du cheminement que j'ai suivi pour me rapprocher de celles et de ceux qui m’ont accueilli et m’ont donné le temps d’occuper la place qui me revient selon leurs valeurs sociétales sans pour autant renier les miennes. Pour m’y faire j’ai pratiqué l’Ijtihad ‘’ - l’effort de réflexion sur soi-même’’ - tel que le préconise ma pratique religieuse.
Au préalable, je voudrais partager cette première réflexion : quitter un pays pour un autre est, pour certains, un simple voyage d’un point à un autre et une aventure pour d’autres. Je conviens aussi que pour la majorité il s’agit d’une immigration mais en ce qui me concerne c’est d’un exil qu’il est question.
Il faut comprendre que dans mon cas j’ai laissé derrière moi, non pas et seulement, un pays et une société, mais aussi toute une famille, des amis et des collègues. Les reverrai-je un jour ? Qui sait ? J’ai aussi laissé derrière moi des habitudes et des ambiances de senteurs et de parfums tels que le jasmin, le musc et la fleur d’oranger. Je me demande si un jour celles de l'érable et du bleuet les remplaceront ? Il y avait aussi des bruits tel celui de la résonance du pilon qui sert à broyer les condiments nécessaires à la confection des plats que réalisent avec tant d’attention les femmes de mon pays et que rien de similaire n'évoque au pays de Félix Leclerc et de frère André.
L’exil, ça se déroule alors que l’impuissance face au départ est avérée et tout en nous confrontant à notre vulnérabilité il nous questionne, il nous interpelle ... S’agit-il d’une fuite ou au contraire d’une avancée vers le futur ? N’est ce pas un acte de lâcheté ou au contraire un acte de bravoure que de se risquer à aller de l’avant, vers l’autre ?
Dans mon langage d’exilé venant d’un pays ou l’Islam est la religion dominante l’intégration suppose le respect des lois de l'hospitalité. Or, dés le début, j’ai compris qu’au Québec celle-ci prend une autre signification et se voit remplacer par l’accueil. Il est vrai que le québécois, dans sa générosité et son ouverture d’esprit, accueille beaucoup plus qu’il n’offre l’hospitalité. Et là, il a fallu m’adapter à ce nouveau paradigme, sachant que pour moi, l’accueil est une partie de l’hospitalité. C’est le 1er segment de la rencontre avec l'autre.
Ferid Chikhi
Contribution particulière
Revue ‘’L’Envoi’’ du Diocèse
De St Hyacinthe – Montérégie – Québec - Canada
12 mai 2011

13 mai 2011

Un Numide en Amérique du Nord - 107 -

Je sais ce qu'est le néant, ce qu'est l'être …
Elle s’en est allée en ce 05 mai 2011 ….
C’était notre cadette. Généreuse, rassembleuse, énergique avec un brin d’espièglerie, pour ne citer que quelques-unes des caractéristiques de son tempérament et de son caractère. Comme chacun d'entre nous, Elle affichait, parfois, une humeur de chicaneuse, mais la bienfaisance faisait partie de son côté humain, et voilà, que sans prévenir Elle nous quitte laissant derrière Elle ce vide, qui nous hèle et nous apostrophe, mieux encore, qui nous convoque pour nous remémorer que sa place comme celle de notre mère sont précieuses.
Toutefois, que faire lorsque la faucheuse se présente à nous ?
Dans son dernier voyage Elle est partie rejoindre celle qui nous a donnée la vie et, qui Elle aussi s’en est allée voilà à peine 7 mois. Faute de pouvoir exprimer sa propre affliction il ne reste plus que l’alignement de quelques mots pour dire sa douleur et en pensant à Elles ces quatrains d’Omar Khayam me viennent à l’esprit.
Ferid Chikhi
Ce qui fut est passé …
Puisque tu ignores ce que te réserve demain,
Efforce-toi d'être heureux aujourd'hui.
Ne cherche pas à rendre durable la sympathie
Que tu peux éprouver pour quelqu'un.
Mon cœur, ne te souviens point de ce triste monde.
Tu n'es pas futile, ne t'afflige pas en vain.
Ce qui fut est passé, ce qui n'a pas été n'apparaît point encore,
Prends ton plaisir sans t'affliger de l'un ou de l'autre.
 Fais en sorte que ton prochain n'ait pas à souffrir de ta sagesse.
Domine-toi toujours. Ne t'abandonne jamais à la colère.
Si tu veux t'acheminer vers la paix définitive,
Souris au Destin qui te frappe, et ne frappe personne.
Ô mon âme ! Nous formons à nous deux le parallèle d'un compas.
Bien que nous ayons deux pointes, nous ne faisons qu'un corps.
Actuellement, nous tournons sur un même point et décrivons un cercle,
mais le jour final viendra où ces deux pointes se réuniront.
J'ignore s'il existe une Justice et une Miséricorde...
Cependant, j'ai confiance …. 

 (Trad. M. Farzaneh et J. Malaplate,
"Les Chants d'Omar Khayam",
S. Hedayat, édition J. Corti.)

1 mai 2011

Un Numide en Amérique du Nord - 106 -

Le premier printemps sans Elle …
Son dernier au-revoir
Aujourd’hui, je ne lui ai pas parlé comme chaque printemps. Depuis le 1er mai 1999, je l’appelais et conversais avec Elle le temps de passer en revue toutes les bonnes nouvelles, parler de la santé des plus âgés de la famille, de celles et ceux qui étaient malades et, je lui souhaitais un joyeux anniversaire. Celui de ma naissance. Elle me répétait sans s'en lasser '’mais c’est le tien‘’. Je convenais avec elle que c’était un moment de fête et de joie pour Elle et pour Papa. Elle acquiesçait par un ‘’c’est vrai’’. J’enclenchais par un ‘’dis moi, aujourd’hui, quel est le moment le plus agréable dont tu te souviens, à l’instant …’’, et avec une pincée d’un sourire presqu’imperceptible et que je devinais sur son visage elle me répondait, ‘’Ah ! Il faisait très beau ce jour là. Un moment radieux de printemps comme on n’en voit plus’’.
Je poursuivais par un ‘’Mais quoi encore ?’’ ’La famille, disait-elle, les gens et les amis étaient contents et heureux.’’ En poursuivant mon questionnement Elle m’avouait que ma naissance, Elle l’avait souhaitée et attendue plus de cinq années depuis celle de Beïda,  sous le regard accommodant des femmes de la famille. ‘’Arezki, mon père, devait avoir un garçon, pensaient-elles, même si Beida les comblait de bonheur, mais elles n’osaient pas aller à l’encontre de l’avis de ma grand-mère - Djoher - Nana, pour tous - qui chérissait mon père et qui par ricochet les adorait Elle et ma sœur''.
Elle m’a souvent répété que ‘ce 1er mai 1949, était un jour de printemps radieux, plein de soleil. Les oiseaux gazouillaient dans les arbres. Les hirondelles voletaient dans le ciel de Batna. Les youyous stridents exprimaient la joie débordante des femmes et emplissaient tous les espaces de la maison.  Les visites des membres de la famille, des proches et des ami(e)s étaient discontinues durant plus d’une semaine. Mon père, généralement discret, ne cachait ni sa joie ni son bonheur et son ravissement était partagé par tous’’.
Chaque printemps, en chacun de ces 1er mai, depuis la fin du dernier millénaire, malgré la distance qu’elle seule savait combler par ses mots, ses silences et ses non-dits, nous nous parlions. Un intervalle ''espace et temps'' qui nous séparait mais qui était selon sa propre définition un intervalle de connexion, de rapprochement et de communion. Un moment de proximité maternelle, qu’elle seule savait remplir par son écoute et ses conseils bien à-propos. Un bonheur que je n’avais jamais ressenti auparavant lorsque j'allais chaque année lui rendre visite en ce jour spécial et que depuis je vivais intensément lors de chacun de ces appels.
En ce jour de printemps 2011, la tristesse m’a envahie aux aurores. Puis, à 7 heures du matin, heure de ma venue en ce bas monde, j’entendis les gazouillis des oiseaux et son souvenir m’envahit. Un moment de vérité comme j’en ai rarement vécu … Depuis plus de dix ans, à distance, nous nous parlions et nous apprécions cet instant de plaisir, mais aujourd’hui, je ne lui ai pas parlé comme chaque année depuis mon 1er mai passé en terre germanique et depuis 10 ans passés en terre Canadienne. Elle s’en est allée en septembre dernier avec un dernier au-revoir ... Les larmes, à elles seules, pourront-elles un jour diluer ces laps de temps et les souvenirs qui les habitent ? J'en doute.
Ferid Chikhi