16 juil. 2013

Un Numide en Amérique du Nord – 190 -

Moi mes souliers m’ont conté … (1)
Le passage d’une autre frontière  
La dernière fois que je les ai donnés à réparer, ils avaient déjà pris des chemins qui montent et emprunté des chemins de vie ... Je pensais avoir révélé à la cordonnière toute l’histoire de ces souliers qui viennent de loin ; ils ont traversé monts et vallons, mers et océans, suivi des routes sans bornes et traversé des frontières gardées et d’autres non gardées. Je lui avais dit que c'était là toute leur histoire. J’avais aussi conclu en soulignant ‘’Je vous les confie pour les réparer peut-être qu’une fois qu'ils le seront ils me mèneront de nouveau sur d'autres chemins ! ?’’.
Je pensais avoir divulgué tout ce qui les concernait, les secrets, du moindre au plus gardé, de celui que j’ai tu à celui que j’ai partagé avec l'intime … mais, voilà qu’en les récupérant et en admirant le travail de remise à neuf que la cordonnière a réalisé sur eux, une réminiscence du passé m’invite à relater un moment que j’ai vécu et fortement ressenti alors que je n’étais qu’enfant. Ce n’était pas un secret mais une omission, bien gardée au tréfonds de la mémoire. Un instant de sincérité, d’authenticité et de pertinence qu’on ne vit pas deux fois dans son existence mais dont on se rappelle à un moment impromptu de sa vie.
C’est vrai ! Je me souviens de mon institutrice du cours élémentaire deuxième année (CE2) - de l’école primaire Jules Ferry - Mme Ar…, à qui je rends l’hommage qu’elle mérite pour la qualité de son enseignement, de son attention pédagogique et de son ouverture d’esprit ainsi que de sa présence avenante.
En fait, elle était plus que l’institutrice dont chacun se rappelle pour avoir offert les premiers apprentissages de lecture et d’écriture. J’avais à peine 8 ans. La langue d’enseignement n’était pas la mienne mais elle faisait partie de mon environnement social et culturel.
Ma langue, je devrais dire ‘’mes langues’’, celles que je parlais à la maison, dans la rue, avec mes parents, avec mes copains, entre nous, etc. étaient des vernaculaires (aujourd’hui évolués) et pas des classiques. Le ‘’ Berbère’’ et la ‘’Darja’’ douces à l’écoute, chantantes, emphatiques par endroits, gutturales ... la première est un dialecte central du Tamazight, la seconde un mélange d’arabe, de berbère, avec des intrusions de turc, d’espagnol, … et même de français … Certes l’ambiance sonore m’avait habitué à les entendre avec ce dernier, mais il y avait quelque chose de bizarre lorsque j’entendais les autres le parler. Les autres c’étaient les français et, débuter l’initiation de l’apprentissage de leur langue, à l’école, restait pour moi le bambin, apprendre la langue de l’occupant. C'était passer d’un territoire à un autre, passer une autre frontière.
En écoutant, ici au Québec, les québécois, parler de la défense de la langue française et sa préservation dans l’océan anglophone qu’est l’Amérique du Nord … j’ai essayé de comprendre la problématique et la colère affichée par certains, la frustration à peine voilée de biens d’autres, l’incapacité formulée par beaucoup de ne pouvoir agir pour la protection de la langue de leurs ancêtres … et de l’autre côté les avancées à peine cachées de l’anglais dans la rue, les commerces, les écoles, les lieux publics … et je pense ‘’SÉQUELLES DE LA COLONISATION’’. Je tentais de comprendre en quoi ma langue avait subi les mêmes agressions que la leur. Ils ne sont pas les autochtones, leur langue n’est pas un vernaculaire … Ce sont les amérindiens qui devraient être plus proche de moi … et de ma perception de la disparition, de la mort lente de leurs langues. En fait, c’était encore un passage de frontière. J’ai pensé m’en tenir à ma première réflexion sans ignorer celle qui se cache en dessous. Celle qui est ignorée alors qu’elle fait partie intégrante du territoire.                                          À suivre ....
Ferid Chikhi