12 sept. 2016

Un Numide en Amérique du Nord - 267 -

Islamisme & Terrorisme : du sympathisant au djihadiste
‘’Vulnérabilité sociale ou problématique de santé mentale’’
 ‘’ Pour bien comprendre le présent et anticiper le futur
Il faut parfois rechercher des ancrages dans le passé, même le plus récent’’
El Houcine Messaoud
Ancien militant PPA MTLD
Cette année, la commémoration des attentats du 09/11/01 coïncide avec l’annonce du gouvernement qui invite les Canadiens à un exercice démocratique assez particulier qui consiste en une participation via Internet à une vaste consultation sur toutes les questions relatives à la sécurité nationale en vue d’un projet de loi destiné à remplacer la Loi antiterroriste qu'avait adoptée le gouvernement de Stephen Harper, le 6 mai 2015.
Ce billet, troisième de la série[i], publiée depuis le 25 juillet 2016, reprend des éléments de réflexions et d’observations concernant le conditionnement, l’enrôlement et la radicalisation des jeunes dans les rangs des Islamistes. Réalité ou fiction ?
Depuis les années ‘’90’’ les procédés et les démarches de prévention de la radicalisation des jeunes et moins jeunes sont portées à la connaissance des citoyens, par des rapports d’enquêtes, des analyses et divers écrits. Ils sont conçus dans le bon ordre de la rectitude politique en fonction des besoins de l’heure qu’ils soient géostratégiques, étatiques ou informationnels.
Mais, me dira-t-on qu’est ce qui attire ces individus dans le djihad armé ? Question à l’évidence essentielle. C’est, souligneront certains, leur vulnérabilité sociale et parfois leur problématique de santé mentale. Cependant, les plus critiques diront, dans les deux cas c’est foncièrement leur prise en charge en amont qui a failli. 
Les enseignements de l’histoire Algérienne.
Il y a quelques années de cela, ‘’El Houcine Messaoud’’, un proche et ancien résistant du mouvement national Algérien m’avait dit ‘’Pour bien comprendre le présent et anticiper le futur Il faut parfois rechercher des ancrages dans le passé, même dans le plus récent’’. La mémoire n’étant pas infaillible, rappelons qu’en Algérie, des articles de presse et bien des chroniques sur les actes terroristes étaient rédigés dans l’urgence sur des coins de tables. Ce n’est que bien plus tard que des ouvrages, des mémoires et des recueils de chroniques mettaient en exergue les causes et les effets des violences islamistes ainsi que les dérives politiques qui ont durement affectées et ébranlées les fondements de la nouvelle et jeune société Algérienne.
En Europe et en Amérique du Nord, la donne est différente. L’information et l’analyse par les médias majeurs est dense mais semble passer à côté de l’essentiel. La médiatisation des faits divers, qui tournent en boucle sur le petit écran, occulte l’apparition de nouvelles méthodes d’endoctrinement et d’enrôlement, sans compter que cette façon de traiter l’information porte un grave préjudice à la cohésion citoyenne et à l’économie des pays où les attentats sont perpétrés.
En Algérie, deux paramètres sont apparus dès le début de la guerre contre les civils. Ils avaient permis, aux islamistes, y compris ceux infiltrés dans des rouages de l’état, d’occuper le terrain pour une prise de pouvoir quel qu’en fusse le prix. Le premier était organisationnel et consistait en la mise en œuvre d’un maillage des mosquées autour d’œuvres de bienfaisance et en l’occupation des municipalités grâce à des fraudes majeures.  Le second était fonctionnel et consistait en l’ouverture, des mosquées sous contrôle islamiste, à tous les individus de statut social précaire. Ils avaient maille à faire avec l’état pour diverses raisons (effets de l’exode rural tels que le manque de logements, précarité sociale, chômage, exclusion scolaire, délinquance, etc.). Ce bassin d’‘’Islamistes en devenir’’ allait constituer un des fondements de leur expansion.  
L’objectif était double, d’un côté, la création d’une véritable armée de désœuvrés convertis en militants aguerris par des formations paramilitaires et de l’autre, aussi paradoxale que cela puisse paraître, le racolage et la canalisation de diplômés des universités exclus des emplois clés des organisations et des institutions industrielles, commerciales et économiques, à caractère public.
De nos jours qui sont les candidats au ‘’djihadisme’’ ?
L’État des lieux nous indique qu’à quelques éléments près, la stratégie de l’implantation de l’Islamisme est la même partout. Bien entendu avec des adaptations en fonction des population cibles. Au Canada et au Québec, même si elles sont similaires par le fonds, les pratiques sont les mêmes avec un paramètre commun, le conditionnement communautariste et social qui touche les familles, les femmes, les jeunes – garçons et filles – (décrocheurs et désœuvrés, écoliers finissant leur primaire ou leur secondaire (le cours d’ECR participe de ce fait). Les jeunes se recrutent parmi ceux dont la frustration est visible. Ils vivent un stress non diagnostiqué. Quelques-uns sont dépressifs et connaissent des troubles anxieux, des peurs et diverses phobies, comme si les dangers et les risques pourtant laissés, par leurs parents, à des milliers de kilomètres du Québec étaient encore là et à venir.
Par contre, il est difficile de trouver des arguments plausibles quant à l’endoctrinement de finissants des universités. Une de leurs caractéristiques réside dans le fait qu’ils fuient les débats d’idées des groupes ouverts mais sont ‘’invités – récupérés’’ pour rejoindre des groupes informels d’étudiants originaires des pays du Proche Orient et d’Afrique du Nord, etc. En général, ils ne participent pas aux activités des associations traditionnelles. Leur endoctrinement est comme instantané pour devenir des dépisteurs, des éveilleurs et des mentors des futurs radicalisés, mais le conditionnement est latent et présenté comme ayant servi au lavage de cerveau.
Leur discours, fortement imprégné de Wahhabosalafisme est victimaire. Il dénonce les agressions de l’Occident contre les pays musulmans. Une de leurs activités phare est l’animation d’ateliers de communications interpersonnelles. Ils outillent quelques ‘’dépistés‘’ en techniques de débats pour les émissions de radios, de télévisions et de conférences portant sur le racisme, la discrimination, l’islamophobie et la stigmatisation, non pas et seulement des islamistes mais aussi, des minorités visibles, etc.
Le conditionnement, les espaces et les acteurs de l’enrôlement
L’implantation de l’Islamisme se fonde sur quatre axes porteurs : les liens avec leurs alliés naturels ou conjoncturels ; le conditionnement communautariste et social ; les espaces communautaires et les acteurs de l’enrôlement. À la différence de la France, l’Islam et l’Islamisme en Amérique du Nord sont ‘’jeunes’’. Au Canada et au Québec, la radicalisation semble être traitée comme un effet et non pas comme une cause. Le conditionnement communautariste et social est une étape à peine abordée par les différents observateurs. Un examen rigoureux de ce qui est qualifié de ‘’radicalisation’’, (en Europe et en France… au Canada et au Québec) nous montre que la matrice de l’islamisation des individus et des communautés ne se fait ni sur le même modèle d’organisation ni sur les mêmes profils des intermédiaires et des émissaires.  
La radicalisation diffère aussi par la population d’immigrants considérés comme cibles privilégiées par ‘‘les dépisteurs, les orienteurs et les éveilleurs’’. Elle est aussi spécifique par la violence sociale qu’elle engendre en raison des causes beaucoup plus que de leurs effets. Dans ce contexte le sentiment d’appartenance fait partie des éléments déstabilisants. Ces jeunes égarés par les sociétés d’accueil vivent une perte de sens qui les pousse à nier leur appartenance à une identité en construction. Ils empruntent ainsi les chemins de l’incertitude hors d’une société qui ne les reconnait pas, qu’ils ne reconnaissent pas et dans laquelle ils ne se retrouvent pas.
Selon certains, les mosquées ainsi que des réseaux sociaux auraient perdu leur titre de bassins privilégiés pour le recrutement des sympathisants. Cependant, même si la WebSphere se modifie elle s’adapte très vite aux objectifs des djihadistes. Tous les autres espaces de regroupement et de rassemblement de personnes sont des cibles ordinaires : universités (groupes d’études, lieux et filières d’études), librairies et bibliothèques, stades et salles de sports, cafés, bars/restaurants. Sans omettre les lieux de rétention judiciaire.
Les instruments du conditionnement communautariste et social
À ce qui précède viennent s’ajouter trois instruments de l’endoctrinement :  Le monde de la vidéo subversive qui fait le lien entre les auteurs et les ‘’sympathisants’’. Les chaînes de télévisions satellitaires financées par le Pétrowahhabisme émettant à partir de la Grande Bretagne et des pays du golfe, usent des technologies les plus sophistiquées pour passer leurs messages grâce à des animateurs polyglottes par la pratique. Pas moins de 70% des immigrants en provenance des pays du Moyen Orient et du Maghreb privilégient ces télévisions à ceux de leurs pays d’origine et d’accueil. L’autre outil de communication singulier et incontrôlable, totalement méconnu par les ‘’experts’’ mais qui a fait ses preuves en d’autres périodes et lieux, c’est l’oralité, le téléphone arabe, diront certains, la rumeur, diront d‘autres.
Comment y remédier ? Au-delà des politiques sécuritaires et de ‘’déradicalisation’’, une piste à suivre serait de développer l’appartenance à la société qui les a vu naître ou qui les a accueillis beaucoup plus que communautaire, en mettant en pratique une éducation civique et citoyenne au sein des institutions, des organisations éducatives, des centres communautaires, des groupes sociaux, etc.
Elle devra dérouler des actions d’éclaircissement proactives de communication, de sensibilisation et d’intégration non seulement des jeunes mais aussi des moins jeunes, des femmes et des familles. Il ne s’agit pas seulement de lutter contre le racisme ou la discrimination, il s’agit de tendre la main en allant vers ces immigrants pour les faire participer à la réalisation d’un projet commun d’une société en pleine transformation. Quant aux radicalisés, l’adaptation de certaines démarches de ‘’désintoxication’’ en amont serait appropriée.
 Ferid Chikhi

  1. Terrorisme : pourquoi les musulmans ne parlent pas ? 2. Islam, islamisme et terrorisme : comment réformer, rompre et éradiquer ?) publiés sur le Huffingtonpost Québec depuis le 25 juillet 2016 et le 22 août 2016.

http://quebec.huffingtonpost.ca/ferid-chikhi/islamisme-et-terrorisme_b_11969168.html