31 juil. 2012

Un Numide en Amérique du Nord - 158 -

 Cinquantenaire 1962-2012
Min Djibalina - de Nos Montagnes
Avant de clore ce chapitre sur le cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie j’ai choisi de revisiter ma mémoire. Pour ce faire les souvenirs des 4, 5, 6 juillet 1962, sont remontés à la surface parce qu’ils ont été des moments marquants de ma vie d'adolescent. Les youyous stridents des femmes couvraient les festivités de la proclamation de l’indépendance. Ils résonnent encore dans ma tête comme y résonne Min Djibalina ce chant patriotique qui avait été entonné dés le mois de mai 1945. Il a aussi résonné partout dans la ville de Batna, dans tout l’Aurès et à travers tout le territoire national. De nos montagnes - de l’Aurès au Djurdjura, de l’Ouarsenis aux monts de Collo et de Jijel, du fin fond du Sud, du Hoggar et de l’Assekrem - est venu le chant de la liberté. Nos montagnes, il faudra toujours s’en rappeler, ont été le rempart, le mur infranchissable contre lequel s’est brisé le colonialisme. Elles ont été – comme par le passé – l’ultime refuge de la révolution et celui des résistants. Ils en sont descendus tous auréolés de gloire et d’honneur. Les bras de leurs mères, de leurs femmes, de leurs pères, de leurs enfants, de tous leurs proches les ont accueillis et serrés contre leurs cœurs apaisés.    
Plus personne dans les maisons. Tous - vieux,  jeunes et moins jeunes, femmes et enfants de tous âges - envahissaient et occupaient les rues du centre ville. Sur les allées Bocca, devenues, quelques temps après les allées Ben Boulaïd, pas un espace ni parcelle de terre n’étaient libres. C'était le rassemblement de la plus grande famille algérienne de tous les temps. Ce qui se passait à Batna était visible ailleurs dans toutes les villes, tous les villages, tous les hameaux du pays.
''Istiqlal - Indépendance'', une communion paradoxale de l'arabe et du français. Elle passait sans transition de bouche à oreille, suivi encore et toujours de ces youyous qui déclamaient à eux seuls la profondeur de ce que ressentaient comme fierté, sérénité et bien être, les gardiennes des valeurs identitaires face au devoir accompli de celles et de ceux qui ont lutté contre la puissance coloniale. Ces youyous étaient l’ultime médium pour expurger d’une façon définitive à la fois la colère, la rage, la rancœur et l'amertume longtemps contenues.
Min Djibilina - de Nos Montagnes, un appel à l'indépendance était repris individuellement ou en chœur par tous. Mais, à ce moment précis de l'histoire réelle de l'Algérie personne ne parlait de Liberté. Pourtant c'était pour cette même Liberté que tous tendaient leurs mains, leurs corps, leurs pensées ...  à ce moment précis, durant ces trois jours inoubliables, seule l'indépendance comptait. Celle d'une nation. Celle d'un pays. Celle de la mère Patrie, l’Algérie.
Qui pouvait imaginer à ce moment là, un seul instant que, plus que l'indépendance, la Liberté allait être confisquée ? Qui aurait pensé un seul instant que 50 ans plus tard cette indépendance vidée de la Liberté allait être ressentie, interprétée, vécue comme une coquille vide ? Qu'en auraient dit les Martyrs tombés au champs d'honneur?
Je me souviens, 36 ans plus tard, en juin 1998, avoir réuni une cinquantaine de jeunes gens et de jeunes filles parmi laquelle une douzaine devait être retenue pour un voyage organisé en France, plus précisément à Angers, à l'invitation d'une association algéro-angevine. Je voulais tester leur degré de connaissance de l’histoire du pays.
Ils connaissaient plus ou moins la période romaine, la période musulmane, la conquête française, les luttes pour la reconnaissance identitaire, et bien d’autres aspects de l’histoire de l’’Algérie mais ils avaient des lacunes de tailles en littérature, en poésie, en arts en général et notamment en tout ce qui était engagé.
Lorsque je leur ai demandé, quel était, selon eux, le plus beau chant patriotique algérien ? Certains répondirent spontanément ''Kassamen'' (l’hymne national) d’autres citèrent ''Djazairouna''  (Notre Algérie) mais au final tous s’accordèrent pour dire que c'est Min Djibalina (De nos Montagnes). Quelques-uns en connaissaient le refrain, d'autres le premier couplet et deux ou trois pouvaient le chanter tout entier. À la question de savoir qui en était l'auteur… ? Personne parmi les 50 jeunes ne le savait. Pourtant …
Ferid Chikhi
Texte original en arabe
Traduction française
من جبالنا طلع صوت الأحرار ينادينا للاستقلال
ينادينا للاستقلال، لاستقلال وطننا
تضحيتنا للوطن خير من الحياة
أضحّي بحياتي وبمالي عليك
يا بلادي يا بلادي، أنا لا أهوى سواك
قد سلا الدنيا فؤادي وتفانى في هواك
كل شيء فيك ينمو حبه مثل النباة
يا ترى يأتيك يوم تزدهي فيه الحياة
نحن بالأنفس نفدي كل شبر من ثراك
إننا أشبال أسد، فاصرفينا لعداك
لك في التاريخ ركن مشرق فوق السماك
لك في المنظر حسن ظل يغري ببهاك
نحن سور بك دائر وجبال راسيات
نحن أبناء الجزائر، أهل عزم وثبات
كلمات محمد العيد آل خليفة
De nos montagnes est venu le chant de la liberté, qui appelle indépendance,
qui appelle indépendance, l'indépendance de notre nation.
notre dévouement à la nation est plus important que la vie;
Je sacrifie ma vie et ma propriété pour vous.
O ma nation, O ma nation, je n'aime personne tant que toi;
mon cœur a oublié le monde, il est perdu dans ton amour.
tout en toi grandis, son amour est végétal:
puisse-t il un jour fleurir !
nous devons défendre de nos vies chaque fibre du sol:
Fils de lions, appelez nous à votre aide.
Votre est ce lieu qui éclaire les abîmes
Votre est ce paysage grandiose, qui acclame votre beauté.
Nous sommes le mur autour de vous, comme les montagnes:
Nous sommes les fils d'Algérie, peuple résolu et confiant.

 
Poème écrit en 1940 par Mohamed el Hadi Cherif poète  de l'association des Oulémas.
Il devint un chant nationaliste algérien, chanté lors de la manifestation
du 8 mai 1945, à Sétif. Revu et adapté Mohamed-Laïd Al Khalifa

21 juin 2012

Un Numide en Amérique du Nord - 157 -

Cinquantenaire 1962-2012
Quels paramètres pour l'identité
Je viendrais à ce pays et je lui dirais :
’Embrassez-moi sans crainte et si je ne sais que parler,
C’est pour vous que je parlerai’’.  
Aimé Césaire. Cahier d’un retour au pays natal.
À jour -15 du cinquantenaire de l’indépendance, que dire des intellectuels algériens ? Qu’ils soient consacrés ou effacés, négligés ou dédaignés, exilés exception faite de ceux qui ont été assassinés, les intellectuels ont un devoir de veille, d’anticipation et de clairvoyance. C’est aussi, leur lucidité et leur capacité de discernement qui sont exhortées à l’expression. Ils sont censés guetter et interpeler par leur sagacité la société et ses gouvernants, à éveiller les consciences.
Leur place sans être circonscrite est un espace restreint mais ouvert aux idées, aux analyses, aux prescriptions et aux appels pour l’amélioration de l’environnement humain auxquels ils appartiennent.
Ils se verront gratifier de l’appellation d’avant-garde que la société civile réclame de sa voix profonde et du plus profond de la mémoire.
Je suis de  ceux qui considèrent que l’Algérie des temps modernes ne peut taire ses élites pensantes. La société tout entière doit les questionner mais pas les solliciter, les écouter et pas les supplier. Ils la sondent, l’examinent et la contestent. C’est cette dialectique qui permet de débusquer les institutionnalisés et les renier.
C’est dire combien la question cruciale est à la fois éducative et culturelle. Sans ces deux paramètres l'identité se dilue et les repères se perdent. Or, il existe un fossé singulier, anormal et inhabituel dans d’autres pays que j’ai observé en Algérie ; il est à la fois prodigieux par son vide abyssal et vierge par le travail qui doit y être fait. Dés que je me mets à y penser je ne peux occulter que la majorité de nos intellectuels écrivent dans une langue que les jeunes ne comprennent presque plus. 
C’est à la fois surprenant et remarquablecela est pire que le fossé créé par ces milliers de jeunes tombés au champs d'honneur entre 1954 et 1962 auxquels il faut ajouter ceux qui ont été décimés depuis 1980 à nos jours. C'est ce fossé qu'il faut combler en revisitant nos valeurs fondamentales. qu’entre le citoyen et ses intellectuels la communication n’est pas possible faute de maîtrise et de compréhension de la langue qu’ils parlent chacun de son côté.
Aujourd’hui, ce fossé peut être comblé par l’ouverture sur le monde et l’intérêt des plus jeunes pour les progrès et les avancées observés ailleurs et auxquels ils ont accès grâce aux autoroutes de l’information. C’est le seul tremplin viable à même de canaliser les énergies encore perceptibles et déchiffrables, repérables et affirmées. A la veille du cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie, le temps presse avant que la médiocrité déjà fortement incrustée ne se fossilise à jamais.    
Ferid Chikhi

14 juin 2012

Un Numide en Amérique du Nord - 156 -

Cinquantenaire 1962-2012
L’Éducation, la Santé et les intellectuels
Cinq décennies après ... 
Au final, propulser l’Algérie (du 19ième siècle) au 21ième siècle exige de sortir du modèle et du système qui ont fait que tout se réalise et tout s’accompli autour d’une organisation, et une seule, combattante et de son acteur, partisan profilé au milieu du siècle dernier.
Il est possible d’en faire autant en ce début de millénaire pour contribuer à l’émergence d’un nouveau paradigme, celui d’une société civile avec des valeurs agrégatives et d’un citoyen en tant pilier constitutif ayant pour rôle celui qui aurait du être le sien depuis cinquante ans.  Un rôle d’équilibre et de progrès constant.
Pour ce faire, il aurait fallu, imaginer un homme nouveau tourné vers le futur avec une ouverture d’esprit à l’épreuve du temps et de ses aléas.
Il aurait fallu le pourvoir d'un esprit de partage et d'écoute afin de faire de la recherche du progrès et du développement des moyens et non un fin en soi. 
Si, à ce qui précède, l’on ajoute la solidarité et surtout la formation d’une intelligence collective nouvelle, une partie des questions qui se posent à la majorité des algériens en ce 50ième trouverait des réponses appropriées. 
Cependant, ce n’est pas le cas en raison d’une santé et d’une éducation nationales embaumées dans leurs carences et leurs lacunes, une formation d’enseignants indigente, auquel s’ajoute un fonctionnement pédagogique invalidé par des individus incompétents.
Pire encore, il existe bel et bien un problème de fonds à l’heure du numérique et des autoroutes de l’information, lorsque les outils de travail sont entre les mains d’acteurs principaux de la communication publique distancés dans la marge et que leurs styles sont archaïques.
Dans une plus large mesure les méthodes de gestion et les déficits constatés, les attitudes et les comportements couplés aux incompréhensions qu’ils génèrent sont improductifs. Le monde du travail par son manque d’efficacité reproduit des rapports sociaux d’un autre temps et sans compétition.   
Quoi dire de plus lorsque la place du citoyen dans ses relations aux gouvernants (privilèges et favoritisme),  la culture et les arts et leurs causalités à l’identité et à la personnalité collective,  le rapport au temps et à l’espace, l’Histoire et la mémoire nationale ne sont pas seulement à l’abandon mais totalement gaspillés ou pervertis.  C’est dans tous ces créneaux que les intellectuels ont un rôle à jouer.
Ferid Chikhi